Pourquoi la nature a sa place dans le net zéro
- 24 juin
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La SBTi vient de réécrire les règles sur les absorptions de carbone. Voici ce que cela signifie pour les solutions fondées sur la nature, et pourquoi elles devraient faire partie de la réponse plutôt que d'en être une note de bas de page.

Pendant la majeure partie de la dernière décennie, le marché volontaire du carbone a vécu sous une suspicion sourde. Les crédits étaient-ils un véritable outil climatique, ou un moyen pour les entreprises de s'acheter une dispense du travail difficile ? La Science Based Targets initiative, l'organisme qui valide les objectifs net zéro de plusieurs milliers des plus grandes entreprises au monde, tenait depuis longtemps une ligne ferme : les crédits ne pouvaient pas être comptabilisés dans les objectifs de réduction des émissions d'une entreprise. Cette ligne donnait au marché sa crédibilité et, dans le même temps, son plafond.
En juin 2026, la SBTi a publié la version 2.0 de son Corporate Net-Zero Standard. La règle de principe n'a pas bougé. Les crédits ne peuvent toujours pas compenser un objectif de réduction. Mais presque tout ce qui entoure cette règle a changé, et ce changement reconfigure le marché des absorptions de haute qualité d'une manière que les solutions fondées sur la nature ne peuvent pas se permettre de mal interpréter.
Cet article porte sur ce basculement, et sur un argument plus exigeant qui le sous-tend : la nature, et les mangroves en particulier, a sa place au cœur des stratégies net zéro des entreprises, et non à leur marge.
Ce qui a réellement changé
L'ancien standard traitait l'action au-delà de la chaîne de valeur de l'entreprise comme une vertu. Il encourageait les entreprises à en faire davantage, sans préciser quoi, combien, ni dans quel délai. Le nouveau standard remplace cet encouragement vague par une structure qu'il appelle la Responsabilité sur les émissions courantes (Ongoing Emissions Responsibility), et cette structure est assortie de dates et de pourcentages.
Elle se déploie en trois phases.
Phase un, maintenant : contribuer pendant la décarbonation.
Dès qu'une entreprise fixe un objectif, elle est invitée à assumer la responsabilité des émissions qu'elle produit encore pendant qu'elle réduit sa trajectoire. Le standard crée un programme de reconnaissance public à trois niveaux. Au niveau Engaged, une entreprise couvre au moins 1 % de ses émissions courantes totales des scopes 1, 2 et 3. Au niveau Advanced, elle en couvre 10 %, dont la totalité de ses scopes 1 et 2, avec un budget de référence de 20 dollars par tonne. Au niveau Leadership, elle couvre 100 % de ses émissions courantes avec un budget de 80 dollars par tonne, et retire des crédits de volume équivalent.
Deux détails comptent ici. D'abord, la base correspond aux émissions courantes, l'inventaire vivant complet de l'entreprise, et non à un reliquat marginal. Ensuite, la participation est affichée publiquement, et une entreprise qui choisit de ne pas participer doit justifier cette décision auprès de la SBTi. Ce n'est pas une case discrète que l'on peut laisser vide.
Phase deux, à partir de 2035 : les absorptions deviennent obligatoires.
C'est la partie dont le marché se souviendra. À partir de 2035, les grandes entreprises devront soutenir des absorptions de carbone équivalant à au moins 1 % de leurs émissions courantes des scopes 1, 2 et 3, en progression linéaire jusqu'à 100 % à l'année net zéro et au plus tard en 2050. Pas une recommandation. Une obligation, sur un calendrier publié.
Le chiffre qui surprend, c'est la base. Un pour cent des émissions courantes, c'est un pour cent de tout ce qu'une entreprise émet encore, en hausse chaque année, et non un pour cent du mince reliquat qui subsiste tout à la fin. Entre 2035 et environ 2050, le volume d'absorptions que les entreprises sont tenues d'acquérir représente une part croissante de leur empreinte complète. Le mot résiduel fait paraître l'obligation modeste. L'arithmétique dit le contraire.
Phase trois, l'année net zéro : la neutralisation.
À son année net zéro et chaque année suivante, une entreprise doit neutraliser la totalité de ses émissions résiduelles par des absorptions. Ici, le standard penche vers le stockage de longue durée, celui de qualité géologique mesuré en siècles, voire en millénaires, pour le carbone le plus difficile à abattre. En l'état du texte, cela écarte les absorptions biologiques de plus courte durée du rôle de neutralisation finale. Nous y reviendrons, car c'est la question ouverte la plus importante pour la nature.
Pourquoi c'est le signal de demande le plus fort depuis Paris
Prenons du recul : la portée est difficile à surestimer. Le plus grand cadre climatique d'entreprise au monde est passé de la tolérance des crédits à l'exigence d'absorptions, et il l'a fait avec des chiffres, des dates et une responsabilité publique. La demande d'absorptions de haute intégrité n'est plus une affaire de bonne volonté des entreprises, qui monte et descend au gré des budgets et de l'actualité. Pour des milliers d'entreprises, elle devient une obligation programmée.
Trois éléments rendent le signal particulièrement fort. Le standard inscrit noir sur blanc des repères de prix publics : 20 dollars la tonne au niveau Advanced, 80 dollars au niveau Leadership. Ce sont des budgets de contribution plutôt que des prix de crédit, mais ils fixent une référence de ce qu'une action climatique d'entreprise sérieuse est censée coûter. Il ferme aussi une porte de sortie : les entreprises qui manquent leurs objectifs sont invitées à acheter des absorptions malgré tout, ce qui signifie que la sous-performance elle-même génère désormais de la demande. Et il relie l'ensemble à un tableau de bord public, de sorte que le coût réputationnel de l'inaction est visible des clients, des investisseurs et des régulateurs.
Où se situent les solutions fondées sur la nature
Pour quiconque construit une offre fondée sur la nature, le nouveau standard est à la fois une invitation et un avertissement.
L'invitation.
Le standard désigne comme contributions climatiques éligibles les activités qui restaurent, protègent ou renforcent les puits de carbone naturels. Les absorptions issues de la restauration, du type de celles que produit un projet de mangrove, sont éligibles dès maintenant pour la phase de contribution, et après 2035 pour le quota obligatoire d'absorptions de courte durée. Le modèle de restauration n'est pas toléré aux marges du cadre. Il y est inscrit.
Tout aussi important, le standard place la barre haut en matière d'intégrité, et cette barre favorise les développeurs sérieux. Chaque activité soutenue doit satisfaire à une diligence raisonnable documentée, à des garanties de non-nuisance pour les droits humains et la biodiversité, aux droits des peuples autochtones et des communautés locales, à une quantification conservatrice et vérifiée de façon indépendante, à l'additionnalité au niveau du projet, à des garanties contre le risque de réversibilité, et à une transparence annuelle incluant le partage des bénéfices avec les communautés. Cette liste ressemble presque mot pour mot à la diligence raisonnable qu'un investisseur institutionnel crédible exige déjà. Pour les projets construits selon ce standard, la qualité cesse d'être un coût pour devenir le produit. Pour les autres, les nouvelles règles sont un filtre existentiel.
L'avertissement.
Les absorptions issues des mangroves sont classées comme de courte durée selon les définitions de durabilité du standard, la catégorie du stockage biologique qui retient le carbone pendant des décennies à des siècles plutôt que des millénaires. À partir de 2035, une part croissante des absorptions devra être de longue durée, et la neutralisation finale du carbone résiduel, telle que rédigée actuellement, exige des absorptions de longue durée. Pris au pied de la lettre, cela écarterait la nature de la dernière ligne droite et confierait la part la plus précieuse du marché au stockage géologique d'ingénierie.
Mais le standard ne ferme pas la porte. La SBTi a ouvert un appel à contributions (Call for Evidence) sur la question de savoir si les absorptions de plus courte durée peuvent offrir une permanence équivalente sur le plan climatique grâce à des mécanismes contractuels, financiers ou de gestion. En clair : un projet de mangrove bien conçu, assorti d'obligations de replantation, d'assurances et de réserves tampons, peut-il offrir une permanence aussi crédible qu'une cuve de CO2 minéralisé ? Cette consultation est le facteur décisif pour tout le secteur des solutions fondées sur la nature.
Pourquoi la nature doit faire partie de la solution
Il serait facile de lire le calendrier de durabilité comme un verdict contre la nature. Ce serait une erreur, pour trois raisons.
D'abord, la physique des deux prochaines décennies. La montée obligatoire des absorptions débute en 2035 et reste dominée par les absorptions de courte durée pendant des années. L'absorption d'ingénierie à l'échelle dont le monde aura besoin n'existe pas encore à un coût acceptable. Les absorptions fondées sur la nature sont la seule option déployable à grande échelle, dès maintenant, face à une obligation déjà inscrite noir sur blanc. Une transition net zéro qui attend que la technologie mûrisse manquera son propre calendrier.
Ensuite, la permanence est un problème de conception, et non un défaut intrinsèque, et les mangroves sont particulièrement bien placées pour le résoudre. L'objection classique au stockage biologique tient à la réversibilité : un incendie, une tempête, un arbre qui tombe. Mais les mangroves retiennent l'essentiel de leur carbone non pas dans les arbres sur pied, là où les forêts terrestres stockent le leur, mais piégé dans le sédiment côtier gorgé d'eau qui les porte. Une mangrove qui tombe dans l'eau ne brûle pas et ne libère pas son carbone dans l'atmosphère ; le carbone reste enfoui dans une vase pauvre en oxygène où il peut demeurer des centaines, voire des milliers d'années. Il n'y a pas de risque d'incendie dans une forêt inondée. Laissée tranquille, une mangrove restaurée est l'un des stocks de carbone les plus durables de la nature. Les risques restants, un changement d'usage des sols ou un aménagement côtier, sont gérés dans les projets sérieux par des réserves tampons qui mettent de côté une part des crédits contre les pertes, par l'assurance, et par des accords de gestion communautaire de long terme. Nous allons un pas plus loin : transformer un projet de carbone bleu en réserve protégée à la fin de la période de crédit verrouille le stockage de façon permanente, par construction. La question que pose désormais la SBTi est précisément de savoir si ces mécanismes constituent une permanence équivalente sur le plan climatique. Pour des projets de mangrove bien construits, la réponse honnête est qu'ils le font.
Enfin, et c'est ce que l'absorption d'ingénierie ne pourra jamais reproduire, la nature verse des dividendes que la comptabilité carbone ne capte pas. Une côte de mangrove restaurée n'est pas seulement un puits de carbone. C'est une pêcherie, une barrière contre les tempêtes qui protège les communautés en retrait, une nurserie pour la biodiversité, et une source de moyens de subsistance locaux. Une usine de captage direct dans l'air retire une tonne de carbone, et rien d'autre. Un hectare de mangrove restaurée retire du carbone et, dans le même temps, protège un village, nourrit une pêcherie et reconstruit un écosystème. Lorsqu'une entreprise choisit où orienter son budget d'absorptions, cette différence n'a rien de sentimental. C'est la différence entre acheter un seul résultat et en acheter plusieurs.
Ce que cela implique pour la stratégie des entreprises
Pour une entreprise qui lit le nouveau standard, l'implication est une séquence, et non une décision unique. Contribuer dès maintenant, via le programme de reconnaissance, en utilisant des crédits de haute intégrité, y compris fondés sur la nature. Constituer des portefeuilles d'absorptions avant 2035, en sécurisant l'approvisionnement en amont d'une obligation qui passe de un pour cent à cent. Et verrouiller tôt l'approvisionnement en neutralisation, tout en surveillant la consultation sur la permanence qui décidera de l'ampleur du rôle que la nature pourra jouer tout à la fin.
Les accords d'achat à terme s'inscrivent parfaitement dans cette logique. Financer un projet aujourd'hui, avant que ses crédits n'existent, constitue une action climatique éligible au titre des budgets de contribution, et les crédits livrés plus tard alimentent les exigences d'absorption des cycles futurs. Les entreprises qui agissent tôt sécuriseront le meilleur approvisionnement aux meilleures conditions. Celles qui attendent achèteront sur un marché dont le standard lui-même a garanti qu'il sera saturé.
L'essentiel
La SBTi n'a pas créé le marché des absorptions fondées sur la nature. Elle a fait quelque chose de plus durable : elle a transformé ce marché en une obligation pour les plus grands émetteurs au monde, et elle en a inscrit le calendrier. À partir de 2035, les absorptions ne sont plus une vertu d'entreprise. Elles sont une exigence.
Que la nature conserve sa place à la table jusqu'à l'année net zéro dépend d'une consultation aujourd'hui en cours, et de la capacité des développeurs à démontrer qu'un écosystème vivant et restauré peut retenir son carbone aussi crédiblement qu'un stockage géologique scellé. Nous pensons qu'il le peut, et nous pensons que la cause de la nature repose sur une chose que la comptabilité peine encore à valoriser : que la même tonne de carbone, retirée par une mangrove plutôt que par une machine, reconstruit aussi un littoral, une pêcherie et une communauté.
La courbe de demande est désormais inscrite noir sur blanc. La question est de savoir si nous construirons l'offre pour y répondre avec des solutions qui font plus qu'une seule chose à la fois.




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